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Documents classés « Confidentiel-Pédagogie » dans un lycée tchèque… !

par Roger-François GAUTHIER (8/01/2009)

Il m’a été donné tout récemment d’être immergé pendant une semaine dans un lycée ordinaire de Prague, en tant qu’inspecteur général français venant se renseigner sur les modalités tchèques d’évaluation des établissements scolaires. Je pourrais certes ici m’étendre sur le thème de l’évaluation des établissements que la France est désormais un des rares pays avec la Grèce et la Bulgarie à ne pas pratiquer, sans trop savoir si c’est un des traits du génie national ou si c’est se priver d’un outil d’amélioration de l’école dont la plupart de nos voisins usent et abusent peut-être…

Je pourrais aussi évoquer ce proviseur, ancien professeur de l’établissement, et dire que c’est lui qui recrute les professeurs de son lycée, mais les membres de l’AFAE ne s’étonneraient guère, car ils savent que nombre de pays ont en commun ces pratiques étranges.

Les étonnerai-je davantage si je leur expliquais que la Tchéquie (oui, on peut dire comme cela !) a un système éducatif largement public et centralisé dans ses références, mais qu’elle n’a ni « académies », ni « recteurs », ni « inspecteurs d’académie », c’est-à-dire aucune administration déconcentrée : pourtant, si le financement des écoles est assuré par les collectivités locales, l’Etat central a bien pignon sur rue dans les 14 provinces, mais c’est sous la seule forme de l’inspection générale, interlocutrice des parents et des collectivités, et chargée selon des formes légalement encadrées d’évaluer les établissements. Inspection générale qui, si elle représente bien l’Etat tchèque, n’en est pas moins indépendante … du ministère de l’éducation nationale !

Je ne les étonnerais certainement pas en leur disant que le tchèque est une langue qui a en commun avec la majorité des idiomes européens de ne pas avoir de terme pour dire « vie scolaire », ni de personnels pour ce type de fonction ! La référence « adulte » symbolique dans le lycée est constituée par les professeurs, organisés pour cela, et pourtant n’effectuant pas 40H00 dans l’établissement !

Au bout du compte, j’aimerais seulement attirer l’attention sur une scène et un objet :
- La scène est la suivante : le proviseur du lycée reçoit pour un entretien formel d’évaluation un professeur. Le proviseur est un matheux et le professeur enseigne le tchèque. Auparavant le proviseur a assisté à quelques cours de ce professeur. L’entretien porte sur cela, mais de façon plus générale sur la pédagogie et l’implication du professeur par rapport aux attendus du « plan d’études » de l’établissement, dont il sera question plus loin. L’entretien est sérieux, approfondi, et porte vraiment sur l’enseignement du tchèque dans le lycée. Plus curieux, ce jour-là, mais c’est une routine : mise en abîme, une inspectrice générale assiste à l’entretien, sans intervenir, puisque dans l’évaluation de l’établissement il est prévu que soit évaluée la capacité de son chef à coordonner les enseignements à partir des attendus du « plan d’études » et à évaluer les professeurs. Troisième niveau de l’abyme, mais exceptionnel ce jour-là : un inspecteur général français regardant le regard de l’inspectrice tchèque regardant le proviseur regardant le professeur de tchèque… ! Etrange pays vraiment où les inspecteurs généraux se taisent et où un ancien prof de maths devenu chef d’établissement est perçu comme totalement dans son rôle en évaluant un professeur de tchèque…Et où chacun semble accepter le regard professionnel de l’autre…
- L’objet, c’est ce que j’ai déjà désigné : le « plan d’études ». Projet d’établissement, penserez-vous peut-être en voyant cet épais volume en format 21 x 29,7 ? La réalité est différente : d’abord par son contenu, qui est exclusivement pédagogique. « C’est comme dans un lycée de certains Etats américains, penserez-vous, où tout est défini à l’échelon de l’établissement, sans référence externe … » Détrompez-vous, l’école tchèque est à référence nationale et publique forte, et a même plus évité que les autres pays de derrière le mur la tentation libérale en éducation où d’autres pays de la zone ont erré et errent encore (suivez mon regard vers l’Est, par exemple..).Non, le contenu du plan d’études en fait un objet original et intéressant :.

Trois entrées y sont traitées en fait :
- l’utilisation d’une partie du potentiel horaire, qui prend la forme de l’organisation d’enseignements hors programmes, intitulés « séminaires », mais avec une articulation fine entre les objectifs des cours canoniques et ceux de ces séminaires. Les thèmes des séminaires sont élaborés en fonction des motivations des élèves, de leurs perspectives d’orientation et des compétences spécifiques des professeurs. Ces séminaires sont évalués pour ce qui est de leur bonne marche, mais « ne comptent pas pour l’examen » ;
- la déclinaison des programmes nationaux dans l’établissement, qui est explicite, et emboîte un certain nombre de poupées russes, depuis les objectifs pédagogiques globaux de l’établissement , jusqu’à ceux de chaque bloc disciplinaire dans le cadre de ces objectifs globaux. La déclinaison locale des objectifs nationaux s’inscrit dans une méthode stricte, qui fait obligation de faire la part des connaissances et des compétences, mais aussi de préciser de façon opérationnelle les liens entre les différentes disciplines, la part que chaque bloc disciplinaire prend aux objectifs nationaux d’éducation interculturelle, à l’éducation aux médias, et au développement de l’esprit d’équipe dans l’établissement.
- les modes d’évaluation en contrôle continu ne sont pas laissées à l’aléa de chaque professeur, mais chaque bloc disciplinaire décrit de façon détaillée ses modalités d’évaluation dans le même document.

J’ai bien sûr pris le temps de vérifier auprès de professeurs si ce document était un faux-semblant ou une vraie référence de travail : là, pas de doute, c’était leur production, et ils y tenaient comme un professeur français aux programmes du BO. Sauf qu’il s’agissait d’une conception curriculaire, pas de programmes à la française reçus d’en haut, comme des mains de l’Archange !

Dernier point mais pas le moins signifiant : quand j’ai voulu obtenir une photocopie dudit document, ou au moins de certains chapitres, j’ai perçu le proviseur gêné et réticent, ce qui est d’autant plus étrange que l’administration de l’éducation tchèque avait jusque-là fait preuve d’une évidente transparence sur tous les autres sujets et que tous les documents du lycée, jusqu’aux rapports d’évaluation, sont tous sur internet. L’inspectrice intercéda alors pour m’expliquer : ce « plan d’études », pur produit des fourneaux pédagogiques du lycée, est pour lui un « secret de fabrique ». Les professeurs y tiennent, et, dans un système où existe une certaine concurrence entre les établissements (pour le recrutement de ses élèves, mais aussi de ses professeurs…), on ne va pas ainsi divulguer les secrets et susciter la contrefaçon !

Ailleurs, mais je tairai où ! j’ai souvent vu des projets d’établissements de nature publicitaire, qu’on ne demandait qu’à photocopier, mais avec une implication pédagogique superficielle ou médiocre, et considérés par bien des professeurs comme une exigence curieuse de l’administration, n’engageant pas au fond leur action pédagogique. Penser qu’au bord de la Vltava un chef d’établissement puisse refuser de photocopier un document similaire par respect pour le secret collectif de fabrique de ses professeurs a quelque chose de stimulant, non ?


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